Catholicisme et antisémitisme : à propos d'un message de Léon XIV
Le 27 janvier 2026, Sa Sainteté le pape Léon XIV a publié ce message sur le réseau social X : « Aujourd'hui, Journée de la Mémoire, je tiens à rappeler que l'Église reste fidèle à la position ferme de la déclaration Nostra Aetate contre toutes les formes d'antisémitisme et rejette toute discrimination ou harcèlement fondé sur l'origine ethnique, la langue, la nationalité ou la religion. » En lien, il renvoie au texte de la déclaration Nostra Aetate sur le site du Vatican.
La déclaration Nostra Aetate, promulguée par Paul VI le 28 octobre 1965, est l'un des documents les plus contestables et contestés du concile Vatican II, et fut celui de la dernière session qui recueillit le plus de votes hostiles (plus encore que Dignitatis humanae sur la liberté religieuse). Les passages auxquels le Saint-Père fait plus particulièrement allusion sont ceux-ci : « En outre, l’Église, qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes, quels qu’ils soient, ne pouvant oublier le patrimoine qu’elle a en commun avec les Juifs, et poussée, non pas par des motifs politiques, mais par la charité religieuse de l’Évangile, déplore les haines, les persécutions et les manifestations d’antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les Juifs. [...] L’Église réprouve donc, en tant que contraire à l’esprit du Christ, toute discrimination ou vexation dont sont victimes des hommes en raison de leur race, de leur couleur, de leur condition ou de leur religion. » La condamnation de « toute forme d'antisémitisme » n'y est pas encore explicitement : cette formule sera celle du même pape Paul VI, dix ans plus tard, dans ses Orientations et suggestions pour l'application de Nostra Aetate (3 janvier 1975), et reprise depuis de façon rituelle par tous ses successeurs.
On entend souvent que cette « condamnation de l'antisémitisme » remonterait plus loin dans le temps, au pape Pie XI. Écartons d'emblée les propos prêtés à ce pape en 1938 sur les chrétiens qui seraient « spirituellement des sémites » : rapportés dans quelques journaux français et belges mais nullement repris par l'Osservatore Romano ni par Radio Vatican, le texte entier est plus nuancé que ce qu'on en retient, son authenticité est douteuse et sa valeur magistérielle inexistante. Plus sérieusement, le décret du Saint-Office du 25 mars 1928 « réprouve toutes les haines et toutes les animosités entre les peuples, de même il condamne la haine contre le peuple choisi par Dieu autrefois, cette haine que l'on désigne d'ordinaire sous le vocable d'antisémitisme. » Pour quiconque lit correctement, ce qui est condamné est le fait de haïr les Juifs, tout comme de haïr les membres de n'importe quel autre peuple (haïr les Allemands, haïr les Russes, etc.). Rien d'étonnant pour un catholique, puisque Notre Seigneur Jésus-Christ disait « Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et vous maltraitent » (Évangile selon saint Matthieu 5, 44).
Plus contestable est le fait d'assimiler « l'antisémitisme » à la « haine des Juifs ». Ce n'était pas l'avis de Mgr Henri Delassus qui, dans son ouvrage La conjuration antichrétienne (1910, approuvé par le pape saint Pie X), donnait cette définition : « l'antisémitisme, c'est-à-dire l'opposition aux Juifs, à leur ambition de dominer le genre humain et aux moyens qu'ils emploient pour arriver à cet empire universel ». L'abbé Hippolyte Gayraud, en 1896, parlait même d'un « antisémitisme chrétien » : « Son antisémitisme [celui de l'Église catholique], c'est l'antisémitisme chrétien, fondé sur la loi providentielle de la durée des Juifs et de la persistance de leur haine contre les fidèles du Christ. Car tel est bien le caractère fondamental de la race juive, le principe permanent de son nationalisme parasitaire et malfaisant : Ils sont l'ENNEMI de Jésus de Nazareth. C'est à ce point que doit aboutir tout antisémitisme. Le reste est accidentel et transitoire ; l'éternel champ de bataille est là. » (« L'antisémitisme de saint Thomas d'Aquin »)
Ces auteurs tombaient-ils sous le coup de la future condamnation de Pie XI ? Non, car à aucun moment il n'est question pour eux de « haïr les Juifs », et Mgr Delassus précisait dans l'ouvrage déjà cité : « Cependant, l'Église a toujours protégé le Juif contre les indignations légitimes mais excessives des peuples qu'il avait exploités, trompés ou trahis. Elle savait tout ce qu'il trame incessamment contre la foi et contre les fidèles. Le Juif cabaliste, le Juif de la magie noire lui était connu comme le Juif usurier, espion ou félon. Mais elle n'a pas oublié l'antique gloire, elle attend la conversion promise de ce peuple, dans lequel elle honore, malgré tout, les débris de ce qui fut la nation choisie, le peuple de Dieu. »
Néanmoins, et c'est là que réside la grande différence entre, d'un côté, Pie XI (et en fait tous les papes jusqu'à Pie XII inclus), et, de l'autre, le concile Vatican II, Paul VI et tous ses successeurs : cette condamnation de la haine n'entraîne nullement celle de « toute discrimination », bien au contraire. Mgr Delassus continue : « Toutefois, elle est une mère prudente, et la règle qui inspirait sa conduite et sa législation à l'égard des Juifs était celle-ci : il faut leur laisser la vie et la sécurité, mais il faut empêcher qu'ils prennent aucun empire sur les chrétiens. » En effet, l'abbé Julio Meinvielle expliquait en 1936 : « Mais bien que nous devions, nous, chrétiens, aimer le Juif conformément au précepte du Christ d'aimer même nos ennemis, il ne s'ensuit pas que nous ne devions pas nous prémunir contre ce danger. Nous devons aussi aimer les lépreux, et cela n'empêche pas qu'on les isole pour éviter la contamination ; nous devons aimer les délinquants, et cela n'empêche pas qu'on les emprisonne pour qu'ils ne fassent pas de mal à la Société. » (« Le Juif dans le mystère de l'Histoire »)
Le vénérable chanoine Léon Dehon (dont la béatification fut empêchée en 2005 « par crainte des Juifs ») expliquait dans son Manuel social chrétien (1894, approuvé et béni par Léon XIII) : « L’Europe chrétienne est punie pour s’être soustraite à la direction de la papauté. L’Église n’a jamais varié sur la question juive. Elle a toujours voulu que les juifs fussent respectés dans leurs personnes et que leur culte fût toléré ; mais toujours aussi elle a voulu qu’ils fussent tenus dans la soumission et l’isolement, pour les empêcher de nuire aux chrétiens. Tant que l’Église a été écoutée, ils sont demeurés impuissants. Tous les peuples qui ont méconnu ses sages prescriptions n’ont pas tardé à s’en ressentir. Le prince-archevêque d’Olmutz, de famille juive convertie, consulté récemment sur la question, a répondu avec connaissance de cause que pour conjurer le péril juif, il eût souvent suffi de s’en tenir aux règles du droit canon. Les conciles de Tolède et de Paris, aux Ve et VIe siècles, insistaient sur la défense de confier aux juifs aucune charge publique, civile ou militaire. Ils défendaient aux juifs d’employer des serviteurs chrétiens. Le concile de Mâcon (581) interdisait aux juifs toutes les fonctions judiciaires. D’autres conciles ont défendu aux chrétiens d’avoir recours aux services des juifs comme médecins ou comme serviteurs. Le IVe Concile de Latran interdit aux juifs d’exiger des intérêts exagérés, à peine de se voir privés de tous rapports avec les chrétiens. Il demanda aussi qu’on leur imposât partout de porter un signe distinctif sur leurs habits. C’était devenu nécessaire pour prémunir les chrétiens contre leurs fraudes et leurs exactions. Quand les populations oubliaient ces prescriptions, elles tombaient sous le joug des juifs, et recouraient, pour s’en délivrer, à des violences déplorables que l’Église condamnait. Le pape Clément VIII déplorait que tout le monde eût à souffrir de leurs usures, de leurs monopoles, de leurs fraudes. ''Ils ont réduit à la mendicité, disait-il, une foule de malheureux, principalement les paysans, les simples et les pauvres''. Tant il est vrai que l’histoire recommence toujours ! Aujourd’hui, l’usure a changé de nom : elle s’appelle la haute banque, la spéculation, la société véreuse, le coup de bourse, l’accaparement, le chantage, le monopole. Le résultat est toujours le même. Quand les Papes ont été compatissants pour les juifs, comme a fait Pie IX en ouvrant le ghetto, ils ont été payés d’ingratitude. Le ghetto accueillit les Piémontais en triomphe en 1870. Les juifs se livrèrent à mille excès contre la Rome catholique. Ils sont aujourd’hui les maîtres de Rome et de l’Italie. Ils détiennent toute la presse, les banques et le haut commerce. Les lois canoniques, c’étaient les digues opposées au flot montant des juifs. Les digues ayant été rompues, le flot monte et les sociétés chrétiennes sont envahies et submergées. » On comprend mieux pourquoi, treize ans après le décret du Saint-Office condamnant la haine des Juifs, le pape Pie XII a tout de même approuvé le statut des Juifs établi par le gouvernement du maréchal Pétain en 1940-1941.
Dans les années 1930-1940, alors que déjà certains catholiques donnaient une interprétation beaucoup trop large au décret de 1928, certains évêques n'en restaient pas moins très explicites. Mgr Gfoellner, évêque de Linz (Autriche) écrivait dans sa lettre pastorale du 23 janvier 1933 : « De concert avec la franc-maçonnerie, le judaïsme dégénéré fut également et surtout le propagateur du mammonisme, cet égoïsme capitaliste, en même temps que le fondateur et l'apôtre du socialisme ou du communisme, l'avant-coureur et le fourrier du bolchevisme. Combattre et briser cette pernicieuse influence du judaïsme est pour tout chrétien sincère non seulement un droit légitime, mais un impérieux devoir de conscience. » De même, un autre vénérable, le cardinal August Hlond, archevêque de Gniezno-Poznan (Pologne), écrivait dans sa lettre pastorale du 29 février 1936 : « C'est un fait que les Juifs mènent la guerre contre l'Église catholique, qu'ils baignent dans la libre-pensée et forment l'avant-garde de l'athéisme, du mouvement bolchevique et de l'activité révolutionnaire. C'est un fait que les Juifs ont une influence corruptrice sur les mœurs, et que leurs maisons d'édition propagent la pornographie. Il est vrai que les Juifs fraudent, pratiquent l'usure et font commerce de prostitution. [...] On ne peut haïr personne. Pas même les Juifs... On doit se tenir à l'écart de l'influence morale pernicieuse des Juifs, s'éloigner de leur culture antichrétienne et surtout boycotter la presse juive et les publications juives démoralisantes. Mais il est interdit d'agresser, de frapper, d'estropier ou de calomnier des Juifs. » (Ces deux dernières citations sont tirées de l'excellent ouvrage de l'abbé Olivier Rioult, De la question juive.)
L'année suivante, en pleine guerre d'Espagne, Mgr Antonio Garcia y Garcia, évêque de Tui (Galice), écrivait : « Il est évident que le présent conflit est l'une des plus terribles guerres menées par l'Antéchrist, c'est-à-dire le judaïsme, contre l'Église catholique et contre le Christ. Et en ce moment de crise de l'histoire du monde, la juiverie utilise deux formidables armées : l'une secrète, la franc-maçonnerie, l'autre agissant ouvertement, les mains plongées dans le sang, celle des communistes et de toutes les autres factions qui leur sont associées : anarchistes, anarcho-syndicalistes, socialistes » (citation tirée de La royauté du Christ et la conversion du peuple juif, du R.P. Denis Fahey, CSSP). Ces propos ne lui furent nullement préjudiciables à l'époque puisque, l'année suivante, il était nommé archevêque de Valladolid. Quelques années plus tard, Mgr Gregorij Rozman, archevêque de Ljubljana (Slovénie), qui n'hésitait pas à intervenir auprès des Allemands en faveur de juifs, n'en parlait pas moins, dans sa lettre pastorale du 30 novembre 1943, de « la lutte contre la conspiration juive ». Bien des années plus tard, en 1959, l'un des futurs chefs de file de la minorité conservatrice au concile, l'évêque brésilien Mgr de Proença Sigaud, écrivait une lettre au cardinal Tardini, secrétaire d'État du Vatican, pour dénoncer : « les dirigeants du judaïsme international conspirent depuis des siècles contre l'Église et pour la construction d'un empire mondial juif ». Cette lettre n'a pas empêché Jean XXIII de le nommer archevêque de Diamantina l'année suivante.
Comme on peut le constater, quand Léon XIV prétend engager l'Église dans sa condamnation de « toute forme d'antisémitisme » et de « toute discrimination », il ne parle qu'au nom de Vatican II et du magistère post-conciliaire qui, ici comme sur d'autres sujets, se situe en opposition radicale avec l'Église pré-conciliaire, c'est-à-dire la Tradition et même la Sainte Écriture : quand saint Paul parle de « ces Juifs qui ont fait mourir le Seigneur Jésus et les prophètes, qui nous ont persécuté, qui ne plaisent point à Dieu et qui sont ennemis du genre humain » (1e Épître aux Thessaloniciens 2, 15), quand saint Jean parle de ceux de « la synagogue de Satan, qui se disent Juifs, et ne le sont point, mais ils mentent » (Apocalypse 3, 9), ne sont-ils pas d'horribles antisémites ? Mais que dire alors de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont beaucoup de paraboles s'adressent aux « siens », qui « ne l'ont pas reçu », pour leur expliquer cette vérité : « beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident, et auront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux, tandis que les enfants du royaume seront jetés dans les ténèbres extérieures : là seront les pleurs et les grincements de dents ». (Évangile selon saint Matthieu 8, 11-12)
On ne peut malheureusement que confirmer ce que Mgr Marcel Lefebvre disait en 1990 dans son Itinéraire spirituel : « il ne faut pas avoir peur d'affirmer que les autorités romaines actuelles, depuis Jean XXIII et Paul VI, se sont faites les collaboratrices actives de la franc-maçonnerie juive internationale et du socialisme mondial ». En effet, terminons en précisant que la déclaration Nostra Aetate, que Léon XIV nous cite comme une référence, fut préparée par le cardinal Bea en collaboration étroite avec le B'nai B'rith : les représentants de cette organisation maçonnique, réservée exclusivement aux Juifs, continuent d'être reçus régulièrement au Vatican (ils ont encore assisté à la messe d'inauguration du nouveau pontificat en mai dernier), sans que son caractère discriminatoire ne pose problème, pas plus que la condamnation toujours en vigueur de la franc- maçonnerie...
Quentin Douté, Secrétaire général du Mouvement National-Catholique